Carnet de voyages en Nouvelle-Zélande, Europe et Asie
Virée dans le Fjord du Saguenay

Virée dans le Fjord du Saguenay

J’aime les paysages des fjords. De l’eau, des montagnes et du vert. En norvégien, ce mot désigne une ancienne vallée glaciaire envahie par la mer. C’est cette ambiance particulière de bout du monde qui s’en dégage qui m’attire dans ces paysages extrêmes. J’avais découvert Doubtful Sound il y a quelques années, j’irai faire un tour dans les fjords scandinaves dès que l’occasion se présentera.
Niché entre le fleuve Saint Laurent et le lac Saint Jean, le Fjord du Saguenay s’étend sur une centaine de kilomètres de long, avec des falaises allant jusqu’à 300 mètres de haut, et des rivages de deux kilomètres de large. C’est l’un des plus longs fjords du monde, et un de mes gros coups de cœur du voyage.

L’Auberge des mains tissées

Justine nous avait conseillé cette auberge à la Baie, dans l’entrée du fjord du Saguenay. L’Auberge des Mains tissées est un chalet de quelques chambres, tout juste rénové, qui fonctionne en coopérative. A sept kilomètres de la ville, il faut suivre le chemin des Chutes jusqu’au bout, avant que la route ne soit plus accessible qu’aux vélos. On y est accueilli par Sèb, et Emilie. Le feu est allumé dans l’antre, au centre du salon. Il faut juste y ramener ses vivres pour cuisiner à l’étage. On enlève les chaussures, comme à la maison, et on partage quelques bières dans le jardin en attendant que les pâtes cuisent. La rivière à Mars (si, si) coule en contrebas du jardin, et son roulis accompagnera nos rêves lors de nos nuits passées sur place. Cette soirée qui s’annonçait paisible, après sept heures de trajet, à manger la tarte aux bleuets d’Emilie au coin du feu, s’est transformée en discussion sans fin à refaire le monde. Sèb nous a parlé pendant des heures du Québec libre, et des différences qui subsistent entre Québécois et Canadiens dans ce pays incroyablement grand. J’y ai appris que la volonté d’indépendance de la part du peuple francophone est très forte. Car bien que nos livres d’histoire de terminale mentionnaient le « Vive le Québec libre » de De Gaulle au début des années soixante, leurs revendications nous semblent bien lointaines à nous Français. Un autre Québécois, rencontré à Québec la veille du départ, nous reprochera même de les avoir abandonnés en 1790, lorsque les Québecois se battaient contre les Anglais. Je n’ai pas osé dire que je n’étais pas encore née. En pleine crise catalane, le sujet de l’autodétermination de la Belle province était plus que jamais pertinent.

Par contre, deux heures à écouter un Québécois parler, c’est aussi fatiguant que deux heures dans une langue étrangère. En effet, mis à part le fait qu’il est presque impossible d’interrompre un Québécois qui parle, le français du Québec n’est pas le du tout le même que le français de France, et le mélange d’accent et d’expressions inconnues demande une concentration à laquelle je ne suis plus habituée!

Sainte-Rose-du-Nord, la perle du Fjord

Notre virée à Sainte-Rose-du-Nord, petit bourg côtier perdu sur la rive nord du Saguenay, valait bien un détour d’une centaine de kilomètres. Quelques maisons en bois, une petite église blanche, et un panneau indiquant « Route du Fjord – FIN« , voici ce bled surnommé « la perle du fjord ».
La douceur du village contraste avec les falaises abruptes environnantes et les rafales de vent qui interrompent notre déjeuner, nous empêchant d’apprécier à sa juste valeur la tarte au sucre du dessert. Derrière la cabane qui sert des crèmes molles à l’érable (l’équivalent québécois de notre « glace à l’italienne ») se cache un petit chemin. Serpentant dans les pins, on se retrouve dans une petite cabane au dessus du fjord. Le paysage est incroyable, la vue sur le fjord sublimée par la lumière rosée aux accents de coucher de soleil, alors que l’après-midi commence juste. Phénomène exceptionnel, cette luminosité est surement due aux restes de poussière d’une des tempêtes caribéennes de début Septembre. Les eaux noires du fjord commencent progressivement à se colorer d’orange et jaune.
On y apprend qu’avec ses proportions et sa superposition de deux couches d’eau, l’une saumâtre en surface et l’autre salée venue du fleuve Saint-Laurent et de l’Atlantique, le Saguenay abrite une faune foisonnante. Il parait même que le mythique requin du Groenland, le deuxième plus grand squale du monde, vit dans ses profondeurs. Bien que ce charognard n’ait pas été aperçu depuis l’hiver 2006, nous suivons des yeux les deux petits kayaks rouges quitter le port, non sans une certaine appréhension.

L’Anse-Saint-Jean

La dernière étape dans le fjord se fait rive sud, à l’Anse-Saint-Jean. Il nous faut quitter la municipalité de Chicoutimi et prendre cette grande nationale qui rejoint le fleuve Saint-Laurent. Après quelques dizaines de kilomètres sans croiser d’habitation, on bifurque à droite pour rentrer dans le parc québécois du Saguenay. Un droit d’entrée nous est demandé pour pénétrer dans l’espace protégé de la Rivière Eternité, avant de s’enfoncer dans la forêt et grimper sur le sommet de ces falaises, pour une vue à 380 degrés du haut du Géant du Cap. Le pique-nique bagel-cream-cheese-concombre avec panorama imprenable devient une habitude, sans que l’on ne se lasse un seul instant des paysages.
On enchaîne les points de vue, avant de poser nos valises à l’Auberge du bout du monde, en haut du village. Complètement paumée, cette bicoque en bois surmontée d’une tourelle ressemble étrangement au manoir de Sleepy Hollow, l’ambiance chaleureuse en plus. On y passera notre seul jour de pluie du séjour, à manger et échanger avec les autres voyageurs en escale.

Fratrie, couple d’Auvergnats, Bretons ou Parisiens, le bout du monde a des airs de colonie de vacances. On y teste le pâté de viande, les fèves au lard, le brie au four avec noix de pécan et sirop d’érable (encore une bonne recommandation de Justine!), et la délicieuse tarte aux bleuets – cousins de nos myrtilles – de chez Louise, la pâtissière du coin. Le soir on partagera un burger de cerf rouge avec deux frères au Bistrot de l’Anse, avant un concert folk, avec les autres Français nous ayant rejoint. La soirée se perdra dans les vapeurs de la bière locale, la Chasse-Pinte. On trouve des pépites dans ces bleds paumés du milieu du Québec, des petits bijoux culinaires qui contribuent à sublimer le paysage et notre envie de rester dans cette contrée lointaine.

Heureusement que nos journées sont ponctuées par des randonnées, pour faire descendre les quelques kilos de sucre que l’on prend. Dès que l’on peut on chausse les chaussures de trail et on part trottiner sur les chemins des parcs. Le sentiers des Caps, entre l’Anse de la Tabatière et le Petit-Saguenay, se parcourt en deux petites heures. On marche dans la mousse, entre les sapins, avant d’arriver sur le port de la baie Saint-Etienne. La flemme de rebrousser chemin, et l’amoncellement de nuages noirs au-dessus de nos têtes ont raison de nous. Nous quémandons une place dans une voiture prête à partir. Une femme de l’âge de nos mères nous ramène à notre voiture, vingt kilomètres plus loin, tout en nous racontant la vie d’ici, et nous demandant des nouvelles de la vieille Europe, nous tutoyant d’emblée – comme tout le monde ici.

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